Tombouctou, Le sanctuaire de l’islam africain (Partie 1)

18 février 2019 0 Par admin

Tombouctou, Le sanctuaire de l’islam africain (Partie 1)

« Le sel vient du nord, l’or vient du sud, l’argent vient du pays des blancs, mais la parole de dieu, les jolies choses, les contes, on ne les trouve qu’à Tombouctou » Proverbe Touareg.

Dans l’imaginaire médiéval, le monde africain est un pays lointain à la fois énigmatique et Inquiétant situé au-delà des étendues infinies du Sahara. Soudain, vers le mois de juillet 1324, une impressionnante caravane surgissant des dunes du désert allait bouleverser cette image. C’est le roi Mansa Moussa [1312-1337] empereur du Mali qui fait route avec ses compagnons vers la Mecque pour accomplir le pèlerinage.  Au cours de son périple il fit escale au Caire et entra dans la légende. Il laissera à l’histoire l’image d’un homme d’une immense  richesse et générosité lorsqu’il distribua une telle quantité d’Or que le cour du métal précieux baissa pour plusieurs années sur les marchés de la ville. Durant cette étape qui dura trois mois il fut hôte du sultan Mamelouk* et côtoya les notables et les érudits cairotes. Mansa Moussa apparaitra à la cour du sultan comme un homme raffiné et cultivé qui avait une grande maitrise de la langue arabe. Par ce voyage il allait dévoiler  au monde l’immense richesse  des civilisations musulmanes d’Afrique…[1] [1’]

Sanctuaire de cet âge d’or islamo-africain, la ville de Tombouctou rayonnera durant plusieurs siècles et deviendra l’un des foyers intellectuels les plus importants du monde permettant le développement d’une culture urbaine et écrite sur le continent africain. Elle connaitra son apogée sous le règne de l’empire Songhai au 16ème siècle.

Ce sont les routes de commerce transsaharien qui permettront le  développement que connaitra le Soudan occidental* au moyen âge. Il s’agit de voies caravanières reliant le Maghreb à l’Afrique subsaharienne qui  sont pratiquées depuis l’antiquité. Déjà au premier siècle avant notre ère, les Garamantes , peuple berbère  cité par Hérodote disposait de « route de chars » à travers les massifs du Sahara , route a ce jour jalonnée par de nombreuses gravures rupestres dont ils seraient les auteurs. De même qu’il est rapporté que Leptis Magna (Lybie 200 av.JC-523 ap.JC), cité de la Rome africaine, disposait de contacts commerciaux avec les confins de l’Afrique.

A leur apogée, les musulmans mettront beaucoup d’efforts dans la réactivation et la dynamisation de ce commerce Transsaharien afin de tisser des liens entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. C’est aux Ibadites* que l’on doit le développement des premiers réseaux commerciaux  dès la fin du 8ème siècle et le début du 9ème siècle ap J.C. En effet, les Rostémides  , Royaume ibadite du Maghreb fondé par le persan Ibn Rostum , vont poser le premier jalon de ces « routes de l’or » à travers l’axe Tahert (Tiaret-Algerie) – Sijilmassa (Sud du Maroc) et vont permettre les premiers contacts commerciaux entre bilad al Maghrib et bilad al Soudan. Jusqu’au XVème siècle de nombreux axes caravaniers vont se constituer permettant de relier les villes du Maghreb (Tlemcen, Fès, Kairouan…) aux grandes villes africaines (Tombouctou, Gao, Djenné…) générant un échange intensif qui conduira à un développement économique important de la région Sahélienne.

Ce commerce consistait pour l’essentiel en l’échange d’or de sel et d’esclaves et les circuits sahariens empruntés vont être jalonnés de puits, de comptoirs commerciaux et de villes qui vont progressivement s’ériger profitant des ressources issues du commerce.

L’or, placé au centre de ces échanges sera produit au niveau des mines du Ghana  et du Sénégal puis remonté par le fleuve Niger sous forme de poudre vers les villes de Gao et de Tombouctou .

Durant plusieurs siècles, les musulmans auront le contrôle de ces réseaux transsahariens et joueront un rôle central dans le commerce de l’or, commerce qui permettra l’émergence d’états africains dont la prospérité et le développement restera  sans équivalents dans l’histoire du continent. La colonisation européenne mettra fin à cette activité économique et à la prospérité qui en découlait.

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C’est par ces voies transsahariennes et le contact avec les commerçants arabo-berbères que l’islam se diffusa pacifiquement en Afrique. Cette nouvelle religion va coexister avec les croyances animistes qui prévalaient et se développer principalement au niveau de nouveaux centres urbains tels que Tombouctou ou Djenne, favorisant ainsi l’émergence d’une citadinité africaine. Les nouvelles communautés musulmanes composées d’autochtones vont constituer une élite urbaine faite de riches commerçants ayant tiré profit des routes de l’or  et d’intellectuels très instruits car ayant accès à l’ensemble des connaissances produites par un monde musulman à son apogée. Ils joueront ainsi un rôle clef dans la diffusion des savoirs sur le continent africain. L’organisation du culte sera démocratique puisque le la responsabilité spirituelle sera confiée par la population à l’homme le plus apte par sa piété et par sa connaissance « le Cheikh ». Le dogme africain sera guidé par deux aspirations. D’une part, afin de s’intégrer au paysage local, il s’imprégnera et s’adaptera aux  traditions et à l’antériorité animiste, citons à titre d’exemple les cérémonies de circoncision au Mali qui vont se superposer aux rituels de passage à l’âge adulte pratiquées par les tribus africaines. D’autre part, les savants religieux feront toujours l’effort de maintenir la foi dans une certaine pureté, comparable à ce qui existait dans les autres régions du monde arabo-musulman. C’est ainsi qu’ils entretiendront des liens forts  avec les plus grands dignitaires religieux du Maghreb et du monde arabe afin d’échanger avec eux sur les différentes questions liées au culte et maintenir une certaine orthodoxie.

Le paysage politique de l’islam africain variera en fonction des régions. Dans la boucle du Niger, les dynasties régnantes  adopteront la religion musulmane, l’état central s’organisera alors comme dans les autres régions du monde musulman à cette époque, c’est-à-dire le khalifat. C’est ainsi que le roi Askia Mohamed de la dynastie Songhai recevra du Chérif de la Mecque le titre de Khafife de bilad al Soudan. Au Ghana, la situation sera différentes car le roi ne sera pas musulman  et les communautés musulmanes, en minorité, occuperont des fonctions officielles dans le gouvernement et coexisteront en harmonie avec la population et l’état animistes.

Durant plusieurs siècles, l’islam africain se développera grâce à  une vocation humaniste où le progrès et l’épanouissement de l’homme dans tous les domaines de la vie sera au centre des préoccupations. Il s’exprimera dans une originalité tirée de l’antériorité d’une culture africaine vielle de plusieurs millénaires tout en restant en lien avec l’orthodoxie pratiquée dans les autres parties du monde. Il s’épanouira porté par une aristocratie de lettrés et une classe marchande riche. [2]

Fruit de la confluence entre les routes commerciales et celles du savoir, la ville de Tombouctou deviendra un pole majeur du monde arabo-musulman. Ville d’érudition, elle sera un centre d’enseignement supérieur très important et accueillera des étudiants venus de toute l’Afrique mais également de toutes les régions du monde arabe. Les savants de Tombouctou seront à la pointe des connaissances médiévales et deviendront célèbres et reconnus bien au delà de leurs frontières. Les manuscrits de Tombouctou témoignent à ce jour encore de la richesse de la production intellectuelle africaine dans de nombreux domaines : sciences islamiques, philosophie politique, médecine…

Les habitants de Tombouctou, d’une grande prospérité, développeront un style culturel riche et original dans l’architecture, la musique ou la calligraphie…

La ville aura des contacts intenses avec le Maghreb, le Machrek , l’Andalousie de même qu’avec l’occident chrétien témoignant ainsi d’un continent africain relié au reste du monde et cela bien avant la période  coloniale.[2]

Définitions (*) :

*Mamelouks : dynastie musulmane ayant régné sur le Caire de 1250 à 1517.

*Soudan occidental : mot dérivé de l’arabe « bilad al soudan = pays des noirs » et désignant une région d’Afrique regroupant le Mali et le Ghana.

*Ibadites : courant religieux considéré comme une troisième voie de l’islam en plus des courants sunnites et chiites. Il est principalement représenté à Oman et il existe des communautés en Algérie , en Tunisie et à Zanzibar.

Sources bibliographiques :

[1]- Lumières d’islam : Mansa Moussa, le lion du Mali , Ghaleb Bencheikh Abderrahim Hafidi

[1’]- A la poursuite de l’or – L’homme le plus riche de toute l’histoire National géographic channel

[2]- Tombouctou et l’empire Songhai , Sékéné Mody Cissoko , éditions l’Harmattan.

[3]- La route de l’or , commerce transsaharien  royaumes et civilisations , Mohamed BALHI, éditions ANEP

[4]- Les seigneurs du desert , Histoire du Sahara , Francis Fèvre , Presses de la renaissance.