Abû Hâmid al-Ghazâlî (2/3) : Crise spirituelle et quête de sens

18 février 2019 0 Par admin

Abû Hâmid al-Ghazâlî (2/3) : Crise spirituelle et quête de sens

L’œuvre ghazalienne a toujours suscité un intérêt singulier chez les spécialistes, parce que d’une part, l’auteur y décrit sa crise spirituelle et d’autre part, parce qu’il y traite différents points didactiques et apologétiques. C’est après de nombreuses années de quêtes, de doutes, de graves crises spirituelles et morales, et enfin après avoir vécu et goûté personnellement à l’expérience mystique, que Ghazâlî parvient enfin à la certitude (al-yaqîn) et réacquiert finalement la sérénité qui l’avait abandonné. « La vivification des sciences religieuses» (Ihyâ Ulûm al-Dîn) reste son oeuvre la plus célèbre et la plus étudiée. 

Le temps de la retraite : entre Sens et Transcendance

La quête de certitude qui avait poussé Al-Ghazâlî à lutter contre les philosophes et les ismaéliens va également le mener à engager une lutte contre lui-même. D’abord confronté aux limites épistémiques de ses sens, il est amené dans un premier temps à douter de leur fiabilité. Il étendit ensuite ce doute à la raison même, considérant celle-ci comme insuffisante dans la recherche de la vérité.

Dans son munqidh, Al-Ghazâlî revient sur cette période de sa vie. [1] Deladrière explique de sa lecture de cette œuvre que « ce qui avait commencé pour Ghazâlî par une crise intellectuelle, rapidement surmontée, s’achevait maintenant par une crise morale. Il avait trouvé la Voie, mais retenu par l’attrait du monde il hésitait à la suivre »[2].

Ressentant le besoin de se détourner des intérêts terrestres, le professeur quitte la prestigieuse Madrassa de Bagdad et met le cap pour le Hidjâz en Arabie. En quête d’un nouveau sens à son existence, il abandonne succès, pouvoir, richesse et honneur pour vivre une période de retraite qui durera environ dix années. Il accomplit le pèlerinage et rencontre les savants de la Mecque et de Médine. Il s’installe ensuite en Palestine, passe deux ans à Jérusalem avant de visiter l’Égypte et Alexandrie.

S’inspirant de la vie des prophètes et des saints, il se consacre à la prière, à la méditation, à l’écriture et à l’adoration de Dieu. Son expérience de conversion est l’occasion pour lui de découvrir que seule la voie spirituelle ascétique et mystique, celle du soufisme en particulier, conduit aux certitudes de la foi et à la sérénité de l’âme : « Les soufis seuls marchent dans la voie de Dieu le Très-Haut, leur manière de vivre est la meilleure manière, leur chemin le plus pur chemin, leurs vertus les plus pures vertus. » dira-t-il.

Pour Al Ghazali, « les connaissances consacrées par la Raison [et la perception] ne sont pas les seules, il y en d’autres auxquelles notre entendement est absolument incapable de parvenir ». Alors que les premières sont limitées, ces « autres » connaissances, de source divine et auxquelles il est possible d’accéder par l’intermédiaire de la Révélation, de l’intuition et de l’inspiration, permettent elles d’accéder à l’au-delà par le degré de vérité plus parfait qu’elles présentent.

Seule l’âme réformée, purifiée et dévoilée par l’éducation du corps et de l’esprit peut selon lui être investie de ce savoir intuitif, savoir supérieur à la raison et permettant de connaître Dieu, de s’en rapprocher, de s’y abandonner, et d’accéder par là-même au réel bonheur.

Le lègue intellectuel et spirituel Ghazalien : l’Ihya’ Ulûm al-Dîn

De cette longue retraite solitaire, résultera l’œuvre maîtresse de Ghazâlî, l’Iḥya’ Ulûm al-Dîn (Revivification des sciences de la religion), « véritable somme du savoir religieux en même temps qu’un guide de la vie spirituelle »[3]. Son espoir ? Réformer la société corrompue et de revivifier les sciences de la religion musulmane. Dans cet ouvrage de 40 livres, qui traite notamment du culte, de la morale, de l’ascèse et de la maturité spirituelle, il présente la religion comme « un pèlerinage vers Dieu » et appelle à se revêtir des attributs du Tout-Puissant. Il énumère quatre éléments nécessaires en vue d’un tel accomplissement : « une foi vive », « un repentir sincère après lequel tu ne reviennes plus au péché », « un effort pour contenter tes rivaux afin que personne ne puisse te réclamer une réparation quelconque », et « l’étude des sciences religieuses conformément aux ordres de Dieu, puis celle des autres sciences qui aident au salut de l’âme »

Ghazâlî prôna une lecture individuelle du Coran qui permettrait à chacun à la fois de parvenir à la certitude de l’existence de Dieu (par la connaissance intuitive) et de comprendre les préceptes coraniques afin de vivre en conformité avec les ordres divins. Afin que soit rendue légère et aisée l’obéissance à Dieu, ce penseur insista de son vivant sur l’importance d’appliquer la religion du cœur, encourageant à intérioriser les actes rituels : la purification des mains par exemple, devait être vue selon lui comme une purification du cœur contre les mauvais désirs.

Ghazâlî meurt à l’âge de cinquante-cinq ans en 505/1111 dans sa ville natale laissant derrière lui « une œuvre considérable – plus de 400 titres – et honoré des noms prestigieux de « restaurateur de la religion » et « preuve de l’islam » »[4].    

Il demeure, aujourd’hui encore, l’un des théologiens (mutakallimun) les plus éminents du monde musulman. Son influence a été telle qu’elle a également laissé une empreinte profonde jusque dans les pensées juive et chrétienne, ainsi que parmi les savants européens, tels Thomas d’Aquin, Dante, David Hume, Blaise Pascal ou encore Descartes, lesquels ont su s’inspirer de ses œuvres.

[1] Une traduction en français du Munqidh est consultable via le lien suivant: http://www.ghazali.org/books/munqhid-french.pdf 

[2] Roger Deladrière, Le tabernacle des lumières, p. 18.

[3] Ibid, p. 19.

[4] Ibid, p. 9.

Bibliographie indicative

Christian JAMBET, Qu’est-ce que la philosophie islamique ?, Paris, Gallimard, 2011
Abû Hâmid AL-GHAZÂLI, Le tabernacle des lumières, trad. et notes par Roger Deladrière, Points, 1994
Henri CORBIN, Histoire de la philosophie islamique, Paris, Gallimard, 1999
Ziad BOU AKL, « Introduction à la philosophie arabe », ENS Ulm, 2011-2012
Peter ADAMSON, Richard C. TAYLOR, The Cambridge Companion to arabic philosophy, Cambridge University Press, 2005

Roger ARNALDEZ, article « Al-Ghazâlî », Encyclopédie Universalis
Christian JAMBET & Jean JOLIVET, article « La civilisation islamique – La philosophie », Encyclopédie Universalis
« Introduction à la philosophie arabe », cours de Ziad BOU AKL, ENS, 2012

http://www.lesclesdumoyenorient.com/Averroes-et-al-Ghazali-une.html

http://www.lescahiersdelislam.fr/

http://www.ghazali.org/