Haïdar Bammate, Visages de l’Islam

18 février 2019 0 Par admin

Haïdar Bammate, Visages de l’Islam

L’Islam comme une riche civilisation plurielle

Publié chez les Editions Al Qalam en 2011, Visages de l’Islam offre une riche synthèse de l’apport de l’Islam à l’humanité. L’ouvrage avait permis à l’intellectuel et homme d’Etat afghan Haïdar Bammate d’offrir aux générations déracinées par la colonisation l’occasion de renouer avec leur patrimoine culturel.

Publié pour la première fois en 1946, Visages de l’Islam est écrit dans une période où les peuples musulmans entrevoient la fin du calvaire de la colonisation. L’ouvrage porte l’empreinte d’un intellectuel qui a consacré sa vie à des engagements nobles dont la diffusion du legs de la civilisation arabo-musulmane à l’humanité. S’adressant aux jeunes non arabophones, Haïdar Bammate espère leur offrir une représentation brève de la civilisation islamique pour comprendre les sources spirituelles et culturelles que partagent les classes populaires.

Sur les recommandations de Si Yahya…

   Je dois la découverte de ce bel ouvrage à une simple anecdote. Alors que je visitais la Librairie du Monde Arabe de la rue polytechnique, au 5ème arrondissement parisien où j’ai mes habitudes, mon oreille s’est trouvée immiscée dans une conversation entre un fin lettré méditerranéen et une dame. Il lui confiait que parmi les premiers livres qu’il avait lu à son arrivée en France, était l’œuvre Visages de l’Islam de Haïdar Bammate.

Tenant le livre dans ses mains, l’élégant homme, d’un certain âge, parlait passionnément de l’ouvrage. Pourtant incapable de convaincre la cliente venue chercher un livre… sur la langue arabe. Si Yahia, dont j’ai fait la connaissance plus tard, avait réussi à attiser ma curiosité. Lorsque je l’ai questionné à propos de ce livre, il me répondit, de manière presque solennelle, que Visages de l’Islam était ce livre que « chaque bibliothèque personnelle doit avoir ».

Bien que pensé il y a plus d’un demi-siècle, ce livre reste aujourd’hui d’actualité. Dix-sept chapitres permettent à Haïdar Bammate de dessiner les contours de la civilisation islamique à travers plusieurs siècles et sous différents angles. Visages de l’Islam embrasse, avec l’affectueuse contribution des fils de l’auteur, tous les aspects de l’Islam avec une certaine maîtrise grâce à l’esprit synthétique de l’auteur.

L’intemporalité d’une conscience

   Où en était le monde de l’Islam au XXème siècle ? La fin de la seconde guerre mondiale, puis l’affaire de Suez révélèrent à l’élite politique européenne à quel point le contexte économique et politique des musulmans pouvaient influer sur le sort de leurs propres intérêts nationaux. L’Autre oriental est dorénavant visible et il entend faire valoir ses droits.

Jusqu’au début de la décolonisation, de la représentation et du discours concernant ces peuples, ne ressortait qu’un décor orientaliste partagé entre exotisme et contes. C’était l’âge d’or de la folklorisation de la culture de l’Autre. La diversité des peuples musulmans ainsi que leur revendications politiques allaient enjoindre les hommes et femmes de leur autre rive de la Méditerranée à porter un regard neuf. Nous voilà, face à des peuples qui partagent le même noble Livre mais tout en représentant une mosaïque de cultures différentes. 

Que liait encore ces peuples vivant sur des terres s’étendant de l’Atlantique jusqu’aux limites du Sinkiang ? Du mont Oural et du Volga jusqu’au Philippines ? Des âmes empreintes d’expériences politiques diverses ? Pour Bammate la réponse est claire : « les cloisons ne sont jamais étanches. Les compartiments communiquent. Par-dessus les divisions très réelles, l’unité morale persiste. Un fond spirituel commun, créé par l’Islam, la détermine ».

Il ressort malgré cette diversité un type musulman aux traits caractéristiques communs, qui puise ses sources dans l’Islam. Une certaine psycho-sociologie a assimilé le fameux hadith du Prophète Muhammed (PBSL)  « Tous les hommes sont égaux entre eux, comme les dents du peigne du tisserand ; pas supériorité du blanc sur le noir, ni l’Arabe sur le non-arabe ». Et Bammate ajoute : « C’est dans ce monothéisme radical et intransigeant que dérive la pureté doctrinale de l’Islam, l’ordonnance architecturale de sa conception de l’univers, sa simplicité séduisante ».

Sur les pas d’une civilisation

   Le début de l’épopée coïncide avec un évènement, qui en regroupe deux en fait,  non négligeable : le début de l’affaiblissement des deux empires historiques de la région. Les deux empires Romain et Sassanide entamaient une pente ascendante. L’avènement de l’Islam ne répondait pas seulement aux aspirations spirituelles des habitants de la région, il constituait une révolution sociale où les hommes et femmes de la région pouvait puiser dans un socle moral et spirituel une certaine idée de l’égalité, de la justice et de la fraternité.

Les chapitres suivants ouvrent sur l’expansion de la civilisation, à travers les dynasties Omeyyades et Abbassides. L’Andalousie et sa prospérité sont également revues. Un chapitre assez conséquent est réservé à l’apport de l’islam dans différents domaines scientifiques allant des mathématiques aux sciences sociales en passant par l’histoire. Ibn Khaldoun et Al Khawarizmi ne demeureront plus inconnus pour le lecteur.  La littérature turque comme la poésie persane viennent confirmer l’altérité qui régnait au sein de cette civilisation, qui tout en utilisant l’arabe comme langue de transmission du savoir, savait reconnaître les langues des divers peuples vivant dans l’empire.

Faite d’échanges et de rivalités, la relation entre le monde musulman et l’Europe est traitée sous différents angles en précisant, chose qui semble-t-il doit être souvent rappelé, le rôle que le monde arabo-musulman a joué dans la conservation du patrimoine gréco-romain. Enfin, l’ouvrage laissent ces derniers chapitres à la période moderne où il est question des causes du déclin de la civilisation arabo-musulmane et des réponses que les mouvements de renaissances ont tenté d’apporter.

Quant à certaines prises de positions, Haïdar Bammate était naturellement amené à en prendre, par exemple sur son avis favorable quant aux Mu’tazilites*, elles peuvent être discutées par d’autres savants. Toutefois, ce livre reste marqué par une rigueur intellectuelle et une finesse d’esprit dans l’analyse. Le lecteur aura alors côtoyé pendant le temps de quelques chapitres l’une des plus grandes civilisations de l’humanité.

* Le mu’tazilisme est une école de pensée théologique apparue au VIII siècle et qui disparut au XIII siècle, vaincue par le sunnisme. Cette théologie cherchait à combiner la logique et la raison inspirées de la philosophie grecque avec les doctrines islamiques. Ses préceptes étaient néanmoins très intransigeants, en témoigne l’excommunication largement pratiquée.