Al-Hariri Schefer, des maqamat illustrées

18 février 2019 0 Par admin

Al-Hariri Schefer, des maqamat illustrées

Les maqamat d’Al Hariri ont été fréquemment copiées et abondamment illustrées dans de nombreux manuscrits. Chef d’œuvre de la peinture arabe, le «Hariri Schefer», du nom du collectionneur Charles Schefer, est l’un de ces manuscrits. Son colophon indique la date de 1237 et le nom du copiste et illustrateur Yahya ibn Mahmūd al-Wāsitī. Richement décoré, de taille moyenne (37 x 28 cm), sans doute ce manuscrit a-t-il été commandité par un souverain. C’est en tout cas ce que suggère son double frontispice représentant un monarque. Intéressant à plusieurs titres, une attention particulière peut être accordée à l’étude de l’illustration du Hariri-Schefer.

Représenter la parole, un exercice particulièrement rude

   Issus d’une tradition littéraire orale, les maqamat peuvent se passer d’illustrations. C’est effectivement dans les acrobaties verbales et le génie linguistique que réside l’intérêt principal du texte. Le défi lancé à l’illustrateur est de taille : il devra représenter, à travers ses illustrations, la fascination exercée par la parole. Al Wasiti relève remarquablement ce défi. Sur un fond blanc, le texte du manuscrit est calligraphié en style naskhi. Les nombreux espaces permettent une lecture fluide du texte. Le manuscrit est parsemé de 99 miniatures, couvrant parfois la plus grande partie des pages. Rares sont les pages sans illustration. A observer les miniatures, on est frappé par l’absence d’autonomie des images : ces dernières se fondent littéralement dans le texte. Aucun cadre ne les sépare du texte, les images occupent autant voire plus d’espace que le texte.

   Les illustrations représentent en général le moment de la rencontre entre les deux personnages, lorsqu’au milieu d’une scène de vie quotidienne Abu Zayd prend subitement la parole. L’historienne de l’art Kata Keresztely observe très justement que « les figures humaines prêtant leur corps à la matérialisation des mots deviennent personnification de la parole échappée du texte ». En effet, il y a chez l’illustrateur la volonté de créer une unité visuelle faisant fondre l’image dans le texte pour permettre la personnification de la parole et rester en cela fidèle à l’esprit des maqamat. C’est donc précisément à la représentation de la parole, éblouissante et prodigieuse, que l’on assiste.

Ces peintures, très colorées et vivantes, conservent leur aspect comique, demeurant ainsi fidèles à l’esprit du texte. De nombreuses scènes présentent un décalage entre les figurants (chameaux ; cavaliers) et donnent un caractère divertissant aux représentations. Par la représentation des gestes et mouvements fugaces des personnages, l’auteur tente d’en faire ressortir les émotions.

Outre leur intérêt artistique, ces illustrations renseignent sur la société contemporaine d’al Wasiti. L’illustration des lieux tels que la bibliothèque, la mosquée ou le marché, mais encore des tenues portées par les différents personnages permet à l’observateur de s’approprier l’univers représenté par l’illustrateur.

L’art figuratif dans le Hariri-Schefer : la subordination de la peinture au texte

   La présence abondance de représentations figuratives (99 miniatures) dans l’œuvre d’al Wasiti interroge la place de l’art figuratif dans la société arabo-musulmane de l’Irak du XIIIe siècle. Car en effet, il existe en islam, et ce dès les premiers temps, une tendance générale à la prohibition de l’art figuratif. La crainte de l’idolâtrie, mais aussi l’interdiction de prétendre imiter le Créateur, ont conduit les juristes-théologiens, et a fortiori contemporains d’al Wasiti, à condamner avec force la représentation figurative. Toutefois, ce manuscrit monumental représente, sans censure, des êtres humains et pose par conséquent la question de la portée d’une telle interdiction.

Une double distinction peut ici être opérée : entre le domaine religieux et le domaine profane d’une part ; entre le domaine public et le domaine privé d’autre part. Dans le domaine religieux, l’interdiction de la représentation figurative est claire et établie. Il est rare et inhabituel de trouver un Coran, un tapis de prière ou un intérieur de mosquée représentant des figurations humaines ou animales à cette époque. En revanche, il est relativement fréquent de rencontrer des représentations figuratives dans le domaine de la littérature ou des sciences, à tel point qu’on peut timidement parler d’un esprit « imagier » au XIIIe siècle dans l’Orient musulman. Sans doute les maqamat ont-elles pu échapper à une stricte interdiction de la représentation figurative en raison de leur caractère purement littéraire, dénué d’intérêt théologique. Par ailleurs, il était également coutumier à cette période de trouver des représentations figuratives sur des objets d’utilisation privée tels que les ustensiles, tapisseries ou livres. Dans les lieux publics, elles étaient en général absentes. Les maqamat de Hariri étant une œuvre adressée à une élite intellectuelle, capable de saisir leur véritable portée, il n’est pas exclu que ces riches manuscrits ne sortaient pas de ces cercles fermés de lettrés, la présence des représentations figuratives ayant pu être acceptée dans ces conditions.

A l’inverse de ce qui peut être observé dans d’autres formes d’art, et notamment l’art chrétien occidental, les images présentes dans le Hariri-Schefer n’ont de valeur transcendantale ni pour l’illustrateur, ni pour les lecteurs. Comme l’explique Kata Keresztely, l’image n’ayant aucun pouvoir et ne prétendant pas à une monumentalisation, l’artiste est totalement libre dans sa composition. Elle affirme en ce sens que « la liberté de représenter dont jouit le peintre lui est procurée par l’image elle-même dans la mesure où elle reste soumise au texte, où elle ne prétend pas à l’éternisation et à la monumentalisation et où elle n’affecte de transmettre aucun dogme. A l’intérieur de la même image, l’artiste peut peindre des esclaves, des servants, des paysans, des hommes de condition libre et des puissants, comme les gouverneurs et les juges, sans opérer une véritable différenciation entre leurs statuts respectifs. » Il s’agit donc d’une conception très singulière des images dont le rôle est secondaire par rapport au texte. Non destinées à être exposées indépendamment du texte, ces images sont tout au contraire confinées dans les pages d’un manuscrit et livrées à un public restreint.

Ces illustrations n’ayant aucune fonction mythique ou dogmatique, sans doute servirent elles de simples supports visuels au texte sans d’autre intérêt qu’esthétique ou pédagogique permettant aux lecteurs-spectateurs une meilleure compréhension et une mémorisation plus rapide du texte qu’elles accompagnent. Toujours selon Kata Keresztely, « le livre de peintures n’était pas seulement une œuvre d’art précieuse. Il était également destiné à d’autres usages lettrés, en particulier la transmission du texte par la lecture et l’écoute. De ce point de vue aussi, les images ne jouaient qu’un rôle secondaire : celui de facilitateur de la compréhension du texte ». Chez al Wasiti, et plus généralement dans la société arabo-musulmane de son époque, l’image est en définitive subordonnée au texte.