Tombouctou, le sanctuaire de l’islam africain (partie 2)

18 février 2019 0 Par admin

Tombouctou, le sanctuaire de l’islam africain (partie 2)

Ville historique de renommée mondiale, Tombouctou a enrichi le patrimoine humaniste de l’islam entre le XIIIe et le XVIe siècle. A l’heure où les passions racistes envers les africains se déchaînent, le monde arabo-musulman se doit de se rappeler ce que cette grande ville de l’Afrique et ses grands savants lui ont apporté. 

« Le sel vient du nord, l’or vient du sud, l’argent vient du pays des blancs, mais la parole de dieu, les jolies choses, les contes, on ne les trouve qu’à Tombouctou » Proverbe Touareg.

A l’heure où le continent africain fait l’objet d’une représentation si réductrice, oscillant entre troubles politiques et difficultés économiques…Qui se souvient encore de Tombouctou la mystérieuse ? Cette ville lumière qui rayonna pour plusieurs siècles et dont la contribution à l’histoire de l’humanité est incontestable ! Qui se souvient encore des empires du Mali (1222-1545) et des royaumes Songhaï (1464-1591). Des états souverains qui ont peut-être été les plus riches de notre histoire et où ont régné l’humanisme et la sagesse !

Les civilisations musulmanes d’Afrique, fondées dans les zones arides du Sahel, font partie de ce que l’humanité a construit de plus beau. Toutefois, elles demeurent trop peu connues, et font l’objet d’un déni historique affligeant et injustifiable. Les difficultés économiques auxquelles fait face l’Afrique moderne ne suffisent pas à elles seules à expliquer cet état de fait. Il faut remonter aux sources historiques de notre pensée pour mettre en évidence les biais anciens qui déforment notre rapport à l’altérité africaine. En effet, dans l’Europe médiévale (XIIème siècle), la majeure partie de l’Eglise catholique considérait  les noirs dénommés éthiopiens (face brulée en grec), comme les descendants de Cham, le fils maudit de Noé. La  couleur noire, associée à l’obscurité, renvoyait aux forces de l’ombre et de l’enfer, au « diable ».

Ces fantasmes xénophobes anciens qui ont nourri l’idéologie coloniale et la traite atlantique, ont également contribué à la construction intellectuelle d’une « Afrique déformée », sans épaisseur civilisationnelle et universelle. Un continent « a-historique » pour reprendre l’expression de Hegel, car dépourvu de culture écrite. Or rien de plus faux, et il suffit pour cela de prêter attention aux manuscrits et bibliothèques de Tombouctou pour se rendre compte de l’ancrage historique d’une longue tradition écrite africaine.[2] Le monde arabo-musulman n’est pas non plus exempt de préjugés à l’égard de l’altérité africaine. Bien qu’ayant pleinement intégré l’homme et la culture d’Afrique à la civilisation arabo-musulmane, un certain nombre d’à priori raciaux existent dans la littérature arabe (par exemple chez Ibn Khaldoun). De plus, les cultures d’Afrique subsahariennes sont souvent perçues marginales par rapport à celles du Maghreb et du Machrek. Or là encore, rien de plus faux.

Léopold Sédar Senghor* disait : «  Ce n’est pas un hasard si le Songhaï, avec Tombouctou, sa principale ville, réalisa […] à la veille de la Renaissance européenne, la civilisation africaine la plus riche, sinon la plus brillante, parce que la plus humaine ».Et c’est en effet  cette vocation humaniste qu’il faut le plus mettre en exergue si l’on s’intéresse au génie de l’islam africain. A l’heure où l’Europe « renaissante » se lançait dans le mouvement humaniste afin de sortir des ténèbres de l’obscurantisme et de l’inquisition, dans le Sahel, une civilisation méconnue  produisait une pensée qui n’avait rien à envier à celle d’occident. Néanmoins, à la différence  de la renaissance européenne qui fut fondamentalement le triomphe de la raison sur le dogme, le mouvement humaniste africain sera d’essence essentiellement religieuse, il s’agira d’un humanisme islamique. Il est intéressant de voir ainsi l’humanité partager les mêmes aspirations, bien qu’il s’agisse de deux cultures éloignées et connaissant des cheminements historiques divergents, chacune s’exprimant dans son lexique spécifique.

Un humanisme afro-musulman 

Dans l’esprit des sages de Tombouctou, le but de la connaissance était avant tout Dieu, son Prophète (qpssl) ainsi que ses lois, sommes toutes, La Vérité. La démarche rationnelle et scientifique est l’une des dimensions de cette connaissance mais elle n’est pas l’unique. Elle doit être associée à une dimension spirituelle ainsi qu’à une dimension éthique. Car comme on le retrouve dans les « tarikh al soudan* » le bon musulman n’est ainsi pas esclave des biens de ce monde. L’Humanisme  musulman magnifié par les savants africains réside dans le fait que par l’intermédiaire de la religion l’Homme devient le souci majeur de la connaissance, de la science. Dans la quête de la Vérité, aspiration ultime, le développement de toutes les qualités  intellectuelles et spirituelles de l’Homme sera l’enjeu central. Une grande importance est accordée à l’éthique. La bonté devient la valeur morale fondamentale de la société, elle est louée comme une valeur supérieure qui libère l’âme des faiblesses et des petitesses de la vie. Ainsi, cette bonté pousse l’humain à un optimisme universel, à la tolérance et au respect. Cet « état d’esprit » clément caractérisé par la paix de l’âme, le calme et la tolérance est à ce jour perceptible par tout voyageur se dirigeant vers Tombouctou, et cela dès son entrée dans le désert du Sahara.[1]

Cette culture faite de tolérance, de fraternité et de droiture morale s’organisera au plan politique et social autour du droit et de la justice. L’effervescence intellectuelle qui caractérisa la cité de Tombouctou accordera une place primordiale aux sciences du droit. La figure du cadi (juge musulman) était très importante et constituait une véritable aristocratie politique. A leurs côtés, les oulémas (Docteurs en science et en religion) étaient quant à eux une sorte de « bourgeoisie éclairée ».Ces derniers débattaient de la législation avec les cadis garantissant une adaptation et une actualisation permanentes des lois ainsi qu’un fonctionnement démocratique minimal. Ils jouissaient au sein de la société d’un statut très élevé lié à une fascination générale pour l’érudition, l’art et l’écriture.

Parmi ces grandes figures, nous pouvons citer Ahmed Baba (1556-1616), jurisconsulte de Tombouctou et grand savant malékite dont la valeur était reconnue bien au-delà de son pays. Dans les «Tarikh el Fettach*» il est décrit comme étant d’une justice rigoureuse même envers les plus humbles des hommes et ne dissimulant rien de ce qui était juste aux rois. Il fut célèbre pour avoir également condamné l’esclavage pratiqué en son temps par les arabes. Il considérait, comme Montesquieu plus tard que « le pouvoir de l’état et de la justice ne doivent jamais être entre les mêmes mains » et introduisait ainsi la notion d’état de droit depuis la boucle du Niger. A ce jour, au Mali, c’est le chef de l’état qui rend visite au cadi de Tombouctou et non l’inverse.[2]

Le caractère humaniste de l’islam africain trouve sa source dans la fondation même des premières dynasties musulmanes noires. En effet, il serait impossible d’évoquer cet islam africain sans se référer à la « charte du Mandé ». Ce texte remonte à 1222 et constitue la transcription écrite d’un discours de Soundiata Keïta*, le fondateur de l’empire du Mali (1222-1545) , premier grand état musulman d’Afrique occidentale.

Ce discours est considéré comme l’une des plus anciennes notions relatives aux droits fondamentaux, et l’une des premières constitutions au monde. Il représente un véritable acte fondateur des civilisations d’Afrique car il comporte les valeurs fondamentales qui vont guider la pensée du continent durant plusieurs siècles. Les grands principes de la charte du Mandé interpellent à ce jour le lecteur par leur clairvoyance, leur humanisme et leur sens de la justice. Ils témoignent des aspirations universelles les plus nobles  venues depuis les fins fonds des âges, et revêtissent ainsi un caractère sacré. Aujourd’hui cette charte est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO , mais demeure encore peu connue.[3]

Redouane K. 

[1] Tombouctou et l’empire Songhay – Sékéné Mody Cissoko.L’Harmattan.

[2] Les manuscrits de Tombouctou – Jean Michel Djian 2012.

[3] La Charte du Mandén, proclamée à Kouroukan Fouga – UNESCO :

https://ich.unesco.org/fr/RL/la-charte-du-manden-proclamee-a-kouroukan-fouga-00290

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Grands principes de la charte de Manden (1222 ap-JC)

A l’adresse des douze parties du Monde et au nom du Mandé tout entier

« Une vie n’est pas plus ancienne ni plus respectable qu’une autre vie, de même qu’une autre vie n’est pas supérieure à une autre vie »;

« Que nul ne s’en prenne gratuitement à son voisin, que nul ne cause du tort à son prochain, que nul ne martyrise son semblable »;

« Le tort demande réparation »;

« Pratique l’entraide »;

« Veille sur la patrie »;

« La faim n’est pas une bonne chose, l’esclavage n’est pas non plus une bonne chose »;

« La guerre ne détruira plus jamais de village pour y prélever des esclaves; c’est dire que nul ne placera désormais le mors dans la bouche de son semblable pour aller le vendre; personne ne sera non plus battu au Mandé, a fortiori mis à mort, parce qu’il est fils d’esclave »;

« Chacun est libre de ses actes, dans le respect des interdits des lois de sa patrie ».

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Pour en savoir plus… 

Tarikh al Soudan : Le Tarikh es-Soudan, « histoire du Soudan » en français, est un texte arabe écrit par Abderrahmane Es Saâdi vers 1650. Il traite des grands empires d’Afrique occidentale : empire du Ghana, empire du Mali, empire songhaï. Il est l’un des deux ouvrages de référence sur l’histoire de l’Afrique occidentale avec le Tarikh el-Fettach.

Tarikh el-Fettach : Le Tarikh el-fettach, ou chronique du chercheur pour servir à l’histoire des villes, des armées et des principaux personnages du Tekkrour, est un texte arabe écrit par Mahmud Kati et terminé par l’un de ses petits fils au xviie siècle. Ils y décrivent l’empire songhaï.

Manuscrits de Tombouctou : Les Manuscrits de Tombouctou sont un ensemble de manuscrits médiévaux datant de la période impériale ouest-africaine, pour la plupart rédigés et conservés depuis des siècles à Tombouctou et dans sa région. Ils sont écrits en langue arabe et sont d’une valeur inestimable, réputés uniques au monde pour une grande partie d’entre eux.

Empire du Mali : L’Empire du Mali est un État africain médiéval. Fondé au xiiie siècle par Soundiata Keita, il connut son apogée au xive siècle. Il serait à l’origine de la charte du Manden.

L’Empire songhaï : ou empire des Songhaï, est un État d’Afrique de l’Ouest ayant existé entre le xve et le xvie siècle.

Soundiata Keita : Sogolon Diata Keita, le nom de naissance est « Diata konaté » plus connu sous le nom de Soundiata Keita, né le 20 août 1190 à Niani dans la région de Siguiri (au Royaume du Manding, en actuelle Guinée) et mort en 1255, est un souverain mandingue de l’Afrique de l’Ouest médiévale, fondateur de l’Empire du Mali.

Léopold Sédar Senghor : né le 9 octobre 1906 à Joal, au Sénégal, et mort le 20 décembre 2001 à Verson, en France, est un poète, écrivain, homme d’État français, puis sénégalais et premier président de la République du Sénégal (1960-1980) et il fut aussi le premier Africain à siéger à l’Académie française.​