Tombouctou, le sanctuaire de l’islam africain (partie 3)

18 février 2019 0 Par admin

Tombouctou, le sanctuaire de l'islam africain (partie 3)

« Cet or des mots qui surgit du désert : les Manuscrits de Tombouctou »

                                                                                                                                 Jean-Marie Gustave Le Clézio

Au 20ème siècle, de jeunes afro-américains découvraient stupéfaits dans leur patrimoine familial de mystérieux livres. Ces textes dont ils ignoraient tout étaient écrits en langue arabe et étaient transmis de génération en génération. Ils leur provenaient en fait de leurs premiers ancêtres à avoir foulé le sol américain après avoir été arrachés à l’Afrique. Des érudits issus des civilisations musulmanes d’Afrique qui manifestement, au moment d’être enlevés et réduits en esclavage, ont emporté dans les cales des navires ce qu’ils avaient de plus précieux…[1]

Cette résurgence des Manuscrits de Tombouctou dans un lieu si éloigné de leur pays d’origine, ayant survécu aux pires périls, témoigne de l’ancrage de ce patrimoine dans la tradition et la mémoire collective africaines.

Il fut un temps où la ville de Tombouctou a été le siège d’une émulation intellectuelle hors du commun. Vestige de cette période rayonnante, les Manuscrits de Tombouctou témoignent à ce jour de l’érudition et de la culture écrite que développa le continent noir. En effet ce ne sont pas moins de cinq cent mille ouvrages que les scribes de la cité ont rédigé entre le 13ème  et le 16ème siècle, une véritable  » industrie  » de l’écriture. Aujourd’hui , il reste environ cent-vingt mille livres qui , ayant survécu à la destruction des conquêtes marocaines puis européennes , sont encore précieusement cachés au sein des grandes familles de la ville*.

Aux côtés des griots*, tenant de la tradition orale africaine, c’est une grande tradition écrite qui s’est ainsi développée. L’implantation de l’écriture est en réalité un phénomène très ancien en Afrique. En attestent les  » hiéroglyphes  » chez les pharaons, le  » Tifinagh  » chez les berbères ou encore le « Gèze » en Ethiopie. La particularité des Manuscrits de Tombouctou est d’être transcrits en arabe, une langue qui est à l’origine exogène au continent africain. Toutefois, au fil des siècles, nous assisteront à une véritable assimilation et appropriation de l’arabe par l’Afrique noire. La rencontre de l’oralité africaine avec l’écriture arabo-musulmane permettra de consigner un pan important de l’histoire et de la culture africaine. Elle permettra également l’expression de toute la créativité et l’originalité du génie africain, prolongeant ainsi le patrimoine oral du continent dans l’espace et le temps.

L’appropriation profonde de la langue arabe mènera les lettrés jusqu’ à développer leurs propres styles calligraphiques générant ainsi une véritable esthétique arabo-africaine. Les manuscrits de Tombouctou traitent de disciplines aussi variées que la théologie, le droit, les mathématiques, les sciences médicales et pharmaceutiques. Sommes toutes, l’ensemble des disciplines qui caractérisèrent l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane. Les productions littéraires, scientifiques et religieuses s’adapteront toutefois au contexte afin de répondre aux attentes spécifiques des peuples africains.

« Eléphant de Mbissel, entends ma prière pieuse.

Donne-moi la science fervente des grands docteurs de Tombouctou  »                      

                                                                                                                                        Léopold Senghor

Parmi les pépites des bibliothèques de Tombouctou, Les bons principes de gouvernement d’Abdul Karim Al Maguli occupent une place de choix. Il s’agit d’un  essai de sciences politiques rédigé à l’adresse du roi Askia Mohamed (1443-1538) très similaire à celui que rédigea Machiavel à la même époque pour Laurent de Médicis (1449-1492) à Florence. Il témoigne du raffinement intellectuel et de l’humanisme qui régnaient alors dans la région sahélo-soudanaise. L’auteur y interpelle son souverain : « ta plus grande préoccupation doit aller dans le sens du profit et du bien-être de ta population. Te rappeler que Dieu t’a confié ce poste pour lui permettre une vie meilleure sur terre et dans l’au-delà. » ou encore « La mansuétude est l’âme du pouvoir « . Ces recommandations empreintes de philanthropie -pour ne pas dire utopiques avec un regard contemporain -jurent avec le cynisme du Prince de Machiavel qui lui déclarait à la même époque  » Nous voudrions avoir les deux, mais comme c’est incompatible, il vaut mieux choisir d’être craint qui est plus sûr qu’être aimé  » ; et soulignent les différences de mœurs politiques qui existaient entre l’Europe renaissante et les civilisations d’Afrique.

Une cité de la Science 

Il faut concevoir qu’entre le 13ème et le 16ème siècle Tombouctou est un pôle majeur d’érudition au cœur du continent africain. Il s’agissait d’une ville universitaire accueillant 25000 étudiants dans environ 150 établissements d’enseignement supérieurs, dont le plus célèbre est l’université de Sankoré*. On se pressait alors de toute l’Afrique ainsi que du Moyen orient et d’Andalousie afin de recevoir la science des docteurs de Tombouctou. Ces derniers étaient à la pointe des connaissances médiévales et entretenaient des relations savantes avec les plus grands établissements universitaires d’un monde islamique à son apogée. Le contenu des enseignements prodigués était complet et à vocation humaniste. Les Humanités étaient portées par des savants célèbres tels que le juriste malékite Ahmed Baba ou le dialecticien Gao-Zaccaria qui enseignait la logique et la dialectique aristotéliciennes. [1] [2]

Les sciences expérimentales n’étaient pas en reste. Les savants de Tombouctou encore une fois portés par l’idéal humaniste excelleront dans l’art de soigner leurs prochains. En effet l’étude des manuscrits de Tombouctou nous apprend qu’un certain Ibn Haytham (14ème siècle) rédigea un traité de médecine décrivant l’opération de la cataracte, maladie répandue  en climat désertique, et que cette chirurgie connaîtra de grands succès. De même, la pharmacognosie* enseignée et pratiquée à Tombouctou jouira également d’une grande renommée dans le traitement des maladies tropicales à partir de plantes médicinales. C’est ainsi que le manuscrit d’un médecin nommé Aben Ali  nous rapporte l’histoire d’Yssalguier , son maitre à l’université Sankoré de Tombouctou. Ce maitre était un aventurier originaire de Toulouse qui vécut de nombreuses années au sein de l’empire Songhaï et y appris les savoirs précieux détenus par les africains à cette époque. Il fut célèbre pour avoir soigné, après son retour à Toulouse, le futur roi de France Charles VII d’une fièvre sévère en quelques jours alors que ses médecins le donnaient condamné. Ce fait, longtemps considéré comme une légende, est aujourd’hui corroboré par des documents d’époque aussi bien africains qu’européens.[1]

“Jusqu’à Gutenberg*, l’architecture est l’écriture principale, l’écriture universelle.”

                                                                                                                                                       Victor Hugo

Cette rencontre de l’Orient et de l’Afrique s’exprimera également dans le domaine des arts. Vers 1324, l’empereur du Mali Mansa Moussa (règne 1312-1337) de retour de la Mecque emmène avec lui plusieurs savants Arabes, parmi lesquels un certain Abou Ishaq es-Sahéli. C’était un architecte et poète andalou qui fut expulsé de Grenade en raison d’une vie  » d’excès et de bohème « . Mansa Moussa le rencontra au Caire et le fit venir à Tombouctou pour lui confier des travaux architecturaux dont la mosquée de Djingareyber * est le chef d’œuvre. Il est considéré comme le créateur du style dit sahélo-soudanais. Il s’agit d’une architecture urbaine et monumentale largement répandue à ce jour au Mali. Le génie de l’architecte Ishaq es-Sahéli fut d’avoir conçu un style fondé sur les concepts et la typologie de l’architecture arabo-musulmane mais intégrant totalement l’art, le climat et la terre d’Afrique. Les monuments et bâtisses  sont construites en matériau terre et soutenues par des pilastres, piliers qui dépassent légèrement les murs. Dans les mosquées, ces pilastres sont surmontés par structures coniques portant des œufs d’autruches. Les structures coniques intégrées aux lieux de culte sont liées aux croyances africaines anciennes et sont censés représenter les esprits protecteurs des ancêtres.[1]

La grande mosquée de Djenné constitue une illustration parfaite de ce style et figure parmi les merveilles de l’architecture islamique. Elle est la plus grande bâtisse de terre jamais construite dans le monde et sa construction avec un matériel aussi friable relève de la prouesse technique. Sa façade est surmontée par trois minarets de forme rectangulaires  se terminant par un cône surplombé par un œuf d’autruche. Comme toutes les mosquées du monde,  le mur de prière est tourné vers l’est en direction de la Mecque. L’intérieur de la mosquée est aussi original que la façade. Il est composé d’un « grand nombre de piliers et de voûtes et il y règne une ambiance très sombre et silencieuse ». C’est précisément cette atmosphère qui fait toute la beauté de ce lieu de culte exceptionnel, véritable sanctuaire, où le croyant lors de la prière peut être en totale introspection, recueillement, et sonder les profondeurs de son âme sans distraction extérieure dans une expérience spirituelle intense. « Lorsqu’on vient d’autres régions du monde musulman avec leurs édifices majestueux, une architecture aussi simple et dépouillée est frappante. Elle permet l’élévation spirituelle et une forte mise en relation avec Dieu », selon un célèbre expert de la civilisation musulmane.

« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »

                                                                                                            Hannah Arendt

Ainsi, plusieurs siècles avant que Hegel ne déclare « la pensée africaine est à peine le balbutiement premier d’une humanité enveloppée dans le sombre manteau de la nuit », l’Afrique musulmane étudiait déjà la dialectique d’Aristote. Il est stupéfiant et surréaliste de découvrir à quel point notre conception de l’histoire du continent noir est éloignée de la réalité, et cela, aussi bien en Orient qu’en Occident. L’Afrique pré-coloniale ? Nous l’imaginons isolée et repliée sur elle-même alors que celle-ci entretenait des liens intenses avec de grandes civilisations. Nous l’imaginons démunie et misérable alors que l’or des empires d’Afrique faisait envie aux plus grands souverains. Enfin, nous l’imaginons primitive et inculte, alors que les docteurs de Tombouctou nous ont pourtant légué leurs manuscrits pour apprendre la sagesse. S’agit-il d’une simple ignorance ? Au vu d’un tel aveuglement et de tels préjugés, n’a-t-on pas voulu nier son passé et cherché à l’exclure de l’histoire des hommes ? 

Dans « la banalité du mal (procès d’Eichmann) »*, Hannah Arendt, philosophe allemande considérait que les crimes perpétrés par les totalitarismes étaient précédés par une « entreprise de déshumanisation ». Il fallait que les victimes ne soient plus considérées comme des semblables , qu’on leur nie leur destin dans l’humanité , qu’elles deviennent des « sous-espèces » aux yeux de leurs bourreaux. Il s’agissait de pouvoir légitimer moralement leurs crimes aux yeux des masses, car dès lors que les victimes étaient exclues de la communauté des Hommes, dès lors qu’elles n’étaient plus considérées comme des semblables, il n’y avait plus de barrière morale à leur réserver un sort « inhumain », un sort des plus cruels ! L’Homme africain n’a-t-il pas fait l’objet d’une forme d’entreprise de déshumanisation similaire ? En niant son passé et sa civilisation, en allant jusqu’à l’exclure de l’histoire de l’humanité, n’a-t-on pas cherché à légitimer les crimes coloniaux les plus violents à son égard, ainsi que l’esclavage inhumain et industriel dont il a été victime dans le cadre du commerce triangulaire* ?

Loin de nous l’idée de réécrire l’histoire dans un cadre idéologique, ni à affirmer une quelconque centralité des peuples du Sud dans celle-ci. Il s’agit simplement de réaliser un travail historique et objectif visant à déconstruire un certain nombre de préjugés irrationnels et injustes. Peut-être alors que cela permettra, comme bénéfice secondaire, de reconstruire un rapport sain à l’altérité humaine, nos semblables.

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Sources bibliographiques :

[1] – Les manuscrits de Tombouctou – Jean Michel Djian 2012.

[2] – Tombouctou et l’empire Songhay – Sékéné Mody Cissoko. L’Harmattan.

Définitions :

Griots : Conteur, généalogiste et historien, le griot est la mémoire d’une famille, d’un village, d’un pays.

Université de Sankoré : La madrasah, l’université ou la mosquée de Sankoré, construite entre 1325 et 1431, est l’un des trois anciens centres de formations universitaires situés dans la ville de Tombouctou, au Mali avec la mosquée Djingareyber et la madrasah Sidi Yahya. Elle est construite en sable.

Pharmacognosie : Étude des médicaments d’origine animale et végétale.

Mosquée de Djingareyber : La Grande Mosquée Djingareyber de Tombouctou, est au Mali, elle a été construite entre 1325 et 1327 sous le règne de l’empereur de Kankan Moussa à son retour de la Mecque. L’architecte en est Abu Ishac es-Sahéli Selon Ibn Khaldun, l’empereur offrit à Sahéli 12 000 mithqals (~200 kg) de poussière d’or pour son design et sa construction. Elle peut accueillir la prière du vendredi qui rassemble jusqu’à 12 000 fidèles.

Banalité du mal, procès d’Eichmann : La « banalité du mal » est un concept philosophique développé par Hannah Arendt en 1963 lors du procès d’Adolf Eichmann, criminel nazi, à Jérusalem.

Commerce triangulaire des esclaves : Le commerce triangulaire, aussi appelé traite atlantique ou traite occidentale, est une traite négrière menée au moyen d’échanges entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques, pour assurer la distribution d’esclaves noirs aux colonies du Nouveau Monde (continent américain), pour approvisionner l’Europe en produits de ces colonies et pour fournir à l’Afrique des produits européens et américains.

Gutenberg : inventeur de l’imprimerie